
Gabrielle Laverdière, intervenante sociale démissionnaire dans le réseau de la santé et des services sociaux
La preuve n’est plus à faire, travailler pour le système de santé et de services sociaux québécois rend malade. Les travailleuses quittent par milliers pour sauver leur peau et le nombre de personnes en congé de maladie explose depuis la pandémie. Le nombre de congés de maladie est certainement trompeur, puisque, dans de nombreux CISSS et CIUSSS, les seuils pour y avoir accès sont si élevés que de nombreuses travailleuses sont contraintes de prendre des congés sans solde parce que leurs billets de maladie signés par des médecins ne sont pas entérinés par la contre-expertise de l’employeur. Cette contre-expertise est de plus en plus difficile à obtenir et de nombreuses travailleuses choisissent donc de quitter plutôt que de devoir passer par cette épreuve humiliante.
Bien avant de se rendre au congé, de nombreux mécanismes subtils sont à l’œuvre pour s’assurer de la docilité des travailleuses. Deux d’entre eux sautent aux yeux dès qu’on commence à y porter attention : la psychologisation et la psychiatrisation. Un vocabulaire directement tiré du manuel diagnostique des troubles mentaux est utilisé pour parler des travailleuses, particulièrement celles qui critiquent leurs conditions de travail et celles qui démontrent des signes de détresse. On parle allègrement de trouble de l’adaptation, d’anxiété et de dépression des personnes qui tiennent le Québec à bout de bras. Ce vocabulaire pathologisant est d’une grande utilité pour le patronat, il lui permet de camoufler ses abus en nous faisant croire que notre malheur ne provient pas du travail, mais bien de nos faiblesses intrinsèques en tant que personnes. Éternellement responsabilisées devant leur souffrance, les travailleuses commencent à se penser avec les techniques de leur employeur plutôt qu’à travers les outils de la résistance.
Il existe une réelle pression sur les travailleuses pour qu’elles aillent chercher un diagnostique chez un·e psychiatre ou un·e psychologue lorsqu’elles ne sont pas capables de suivre la cadence absurde du travail, les heures supplémentaires qui n’en finissent plus et la charge de travail qui augmente sans cesse. Ces diagnostics n’ouvrent par contre pas la voie à de meilleures conditions de travail, mais ils en ouvrent une autre: celle de la médication. Dans les équipes dans lesquelles j’ai travaillé, une proportion préoccupante des intervenantes prenaient des médicaments psychiatriques en tous genres : anxiolytiques pour les attaques de panique entre deux soi-disant clients, antidépresseurs pour le mal de vivre qui semble être devenu synonyme d’être travailleuse du care et antipsychotiques pour l’anxiété qui agrippe le ventre avant d’entrer au travail. Les tylenols pour les maux de tête étaient pris aussi régulièrement que le café qui permet de réaliser le dixième rapport d’intervention de la journée. Sans la pharmacopée de l’obéissance du capital, nous sommes en droit de nous demander combien de soignantes il resterait au Québec.
La médication qui rend un peu plus tolérable la condition de travailleuse du réseau de la santé et des services sociaux au Québec sera largement défrayée par les souffrantes. En effet, les assurances offertes par le réseau de la santé sont dispendieuses et couvrent peu de choses. Les options offertes pour améliorer la couverture sont peu accessibles pour les personnes au bas de l’échelle salariale et pour les emplois moins bien rémunérés. Non seulement le système nous rend malades, mais nous devons payer nous-mêmes les frais de notre mal-être au travail, dans tous les sens du terme.
Cette psychologisation de notre mal-être au travail, nous l’avons malheureusement intégrée. J’ai trop souvent entendu des collègues parler avec les mêmes mots d’une intervenante qui n’allait pas bien. Elle devrait aller parler à un professionnel. Elle devrait savoir que, quand on travaille dans le système, il faut souvent faire des thérapies. Est-ce qu’elle a pensé aux antidépresseurs? Les professeur·es nous y préparaient même à l’université. J’en ai entendu plus d’un·e dire à quel point il était important de consulter régulièrement en psychologie pour s’assurer de notre bien-être parce que le travail dans lequel on s’engageait était l’un des plus stressants. Le sous-entendu était clair: seule la psychologie était apte à nous permettre de nous adapter aux conditions de travail que l’État nous réservait. Peu importe le fait que les consultations ne sont pas couvertes par le plan de base des assurances collectives du gouvernement du Québec. Inutile donc de tenter de rêver à mieux pour nos conditions de travail: les jeux sont faits, même si rien ne va vraiment plus. Il ne reste plus qu’à nous y adapter en parlant, à fort prix, de nos problèmes à quelqu’un qui pourra peut-être nous aider à souffrir un peu moins. Dès le début de nos carrières étudiantes, nous sommes préparées à donner la construction du sens de notre travail à la psychologie, dans l’espoir qu’elle nous dise ce qui cloche avec nous, qu’on nous donne des solutions individuelles. Il est temps de rejeter une fois pour toutes cette idée. La crise est collective et les seules solutions viables qui pourront être trouvées à la catastrophe que nous appelons un employeur le seront également.
Aucune émancipation ne pourra être trouvée dans le manuel diagnostique des troubles mentaux. Aucune libération ne pourra être trouvée dans la médication psychiatrique. Ni pour nous-mêmes ni pour celles et ceux qu’on aide. Il est temps de changer de vocabulaire, d’arrêter de laisser les gestionnaires imposer une analyse psychologisante que nous retournons ensuite envers celles et ceux qui viennent à nous. Il est grand temps d’expulser cette tendance psychologisante et psychiatrisante de nos pratiques, de notre rapport à nos collègues et, surtout, des relations de travail.