Le corporatisme syndical : une paix souhaitable?

Photo : © André Querry

Félix Dumas-Lavoie, technicien en informatique dans le réseau de la santé

Les activités humaines sont diverses; elles revêtent des fonctions distinctes. Chaque classe de la société a des intérêts spéciaux; mais il y a aussi des intérêts de toute une profession, intérêts communs aux employeurs et aux employés. Pour éviter les conflits entre ces intérêts divergents, l’on cherche à reconstituer des organes d’entente et de collaboration. C’est ici que se trouve  le sens du corporatisme. 
SYNDICALISME ET CORPORATISME

JACQUES  PERRAULT (1950)

Alors que les négociations du secteur public s’annoncent être sous les thèmes de l’augmentation du temps de travail et du rendement, de l’inflation et de la rétention des travailleur·euses, plusieurs espèrent qu’une lutte à la hauteur s’engagera pour tenter de résister à l’intensifications des pressions sur les travailleur·euses et, peut être, sauver ce qui reste des services publics.

En ce sens, il serait avisé de profiter des prochaines négociations pour s’approcher davantage de la réalité du terrain et de s’organiser contre une très probable augmentation du temps de travail [1]. Une vraie lutte est à mener et plusieurs en ont conscience. Mais est-ce que les différentes organisations syndicales seront à la hauteur? René Charest, organisateur communautaire dans un CIUSSS ne se fait pas d’illusions : « Durant les négo, on risque d’entendre les délégué·es se révolter contre les demandes effrontées de François Legault et Sonia Lebel mais il est probable qu’on cherche quand même à conclure la meilleure entente possible et ce dans les plus brefs délais » [2].

Cette situation est à lier au corporatisme syndical, ou plutôt à un phénomène de collaboration entre les syndicats et l’État. L’intégration des syndicats dans l’appareil étatique ne date pas d’hier. Déjà dans les années 1950 on écrivait sur les mérites supposés d’une nouvelle « paix sociale » permise par cette forme de syndicalisme [3].

Hélas, force est de constater que cette collaboration a démontré ses limites, ce qui se voit lorsqu’on examine le recul du système public et du syndicalisme dans les dernières décennies. Contrairement à ce qu’on pourrait croire, le corporatisme syndical n’est pas juste le fruit des pressions du patronat, mais bien une stratégie mise de l’avant par bon nombre de syndicalistes [4].

Dans les prochains mois, aux tables de négo, on pourra donc constater les conséquence de cette logique : des travailleur·euses divisé·es dans des syndicats représentant différents domaines de travail (comme la FIQ pour la santé, la CSQ ou la FAE pour l’éducation etc.),  certains syndicats négociant seuls face au gouvernement… En tant que travailleur·euse du secteur public, on est en droit de se demander pourquoi est-ce ainsi mais aussi : gagne-t-on collectivement à jouer le jeu du corporatisme?

Qui aime la division?

Tout d’abord, face aux nombreux problèmes qu’a le syndicalisme actuel, on peut constater une certaine tendance chez les syndicalistes depuis quelques décennies : la volonté de créer et de s’investir dans des organisations autonomes et de plus en plus spécifiques à un domaine professionnel. Par exemple, en 2006 des syndicats régionaux en enseignement créent la FAE suite à des insatisfactions avec la CSQ et la FSE [5]. Même chose du côté de la FIQ, syndicat spécifique aux infirmières et aux professionnel·les de la santé créé à la fin des années 1980 et qui est maintenant très présent dans l’espace public. Si le phénomène peut sembler être dans l’intérêt des travailleur·euse·s, on pourrait affirmer qu’il ne répond pas réellement aux difficultés que vit le syndicalisme (manque de mobilisation, déconnection de la base) même si elle semble renforcer le sentiment d’appartenance à une profession. De plus, une de ses conséquences les plus évidentes est une désolidarisation entre les travailleur·euse·s de différents domaines. Cette stratégie n’est pas une fatalité, mais bien la conséquence d’une certaine vision de ce que devrait être le syndicalisme, une vision corporatiste.

La concertation: une fausse paix

Étant constamment sous l’attaque du pouvoir étatique et patronal, les syndicats ont donc évolué en privilégiant le corporatisme. D’une organisation en confrontation directe avec l’employeur on est passé au groupe d’intérêt consulté ponctuellement en échange d’une garantie de ne pas faire de trouble entre des périodes prédéterminées, soit les négociations de convention collective, le tout légalement codifié.

Cette consultation ponctuelle, c’est la concertation. Elle implique les syndicats, le patronat et le gouvernement. Attention, le phénomène va loin. La concertation serait en pratique une projection symbolique d’une société où les groupes sociaux se voient dépouillés de leur rapport effectif et concret à l’exercice du pouvoir économique et politique pour se retrouver revêtus du même statut de « groupe représentatif » [6]. Il va sans dire que cela engendre plusieurs problèmes pour les travailleur·euses.

Par exemple, la concertation engendre une structure pyramidale dans les syndicats. Au sommet, les permanent·es et les élu·es qui travaillent à temps plein et qui possèdent le plus d’informations. Ensuite, en ordre décroissant, les exécutifs de fédérations, les exécutifs de conseils centraux et, enfin, les exécutifs et délégué·e·s de syndicats locaux. Ainsi le pouvoir tend à être là où il ne devrait pas être : au sommet plutôt qu’à la base. Des permanents aux élu·e·s locaux, on sent la tendance à agir, par rapport aux membres, comme des généraux devant leurs soldats au lieu d’être des informateurs, des animateurs, des instructeurs, des organisateurs. Cette bureaucratisation étant fortement encouragée par la centralisation du pouvoir au sommet qu’entraîne nécessairement la négociation provinciale ou sectorielle [7].

Conséquence directe du corporatisme, la concertation affecte donc la capacité des travaileur·euse·s à s’organiser et à prendre part aux décisions.

Des pistes pour revigorer la contestation

Même si la plupart des syndicats jouent au chat et à la souris lors des négos, tous et toutes semblent pressé.es de signer une entente et de mettre fin à la confrontation. Le problème, c’est qu’en ce moment il est plus que nécessaire de confronter l’État et le gouvernement, que ce soit pour sauver le système public ou ses travailleur.euse·s. Comment donc dépasser la vision corporatiste du syndicalisme? Voici quelques suggestions :

  • Premièrement, ne pas s’organiser en tant que seul domaine de travail, seule profession ou seule catégorie d’emploi, mais bien créer des espaces qui font le pont entre les domaines et les divisions syndicales ;
  • Privilégier des structures où la représentation n’a que peu ou pas de place ;
  • Reconnaître que « réformer » les syndicats actuels, y compris les centrales ne sera sûrement pas possible, mais aussi que de créer de nouvelles structures bureaucratiques n’est pas une solution ;
  • Privilégier des revendications qui peuvent être portées par l’ensemble des employé·es de l’État, par exemple des semaines de quatre jours et des salaires égaux pour toutes les catégories d’emploi ; 
  • Réfléchir à des stratégies propre à contourner les contraintes imposées par le code du travail qui affaiblissent le mouvement ;
  • Négocier et être « consulté » c’est déjà faire une grande concession face à l’État en plus de transformer notre rapport aux luttes. Avec un mouvement suffisamment mobilisé, une stratégie pourrait être de ne tout simplement pas négocier avec le gouvernement. Les travailleur·euses pourraient par exemple imposer leurs revendications. Cela demanderait un changement de culture au niveau syndical mais il va sans dire que cette stratégie pourrait s’avérer très efficace.

On pourrait affirmer que le corporatisme est un des éléments clés derrière la crise que le syndicalisme vit dans les dernières décennies. Si aujourd’hui plusieurs voient le corporatisme comme la seule voie possible d’action politique des travailleur·euses, il serait plus que temps de dépasser cette logique pour enfin reprendre le contrôle sur le travail et  sur nos vies.


Notes

1. Voir par exemple cette conclusion de l’Institut de la statistique du Québec : Lia Lévesque, « Vers une hausse “inévitable” du nombre d’heures de travail », Le Devoir, 1er septembre 2022. 

2. À ce sujet, voir René Charest, « Mettons-nous le nez dans les négociations du secteur public », Presse-toi à gauche, 11 octobre 2022. 

3. Jacques Perreault, Syndicalisme et corporatisme : facteurs de paix sociale, Montréal : École sociale populaire, 1948, p.18. 

4. Mona-Josée Gagnon, « La participation institutionnelle du syndicalisme québécois », Jacques T. Godbout (dir.), La participation politique : leçons des dernières décennies, 1991, p.15 et p.19. 

5. Voir « Découvrez la FAE ». 

6. Mona-Josée Gagnon, « La participation institutionnelle du syndicalisme québécois », Jacques T. Godbout (dir.), La participation politique : leçons des dernières décennies, 1991. 

7. Au début de son ouvrage Du combat au partenariat : interventions critiques sur le syndicalisme québécois (1998), Jean-Marc Piotte aborde les grandes faiblesses du syndicalisme moderne..